CHAPITRE SIX

 

Ce soir-là, Qwilleran se pencha sur la bibliothèque de l’abolitionniste et, fasciné par un volume relié des numéros du Libérateur, il en oublia l’heure. Vers minuit, il se rendit compte qu’il n’avait rien pour le petit déjeuner du lendemain. Ayant remarqué un drugstore ouvert toute la nuit, non loin de là, il décida d’aller s’y ravitailler.

La neige tombait doucement et il se tint quelques minutes sur le pas de la porte, pour admirer le décor. La circulation était rare ; dans la pénombre, les vieilles maisons retrouvaient un charme désuet. La poudre blanche qui couvrait les portails faisait surgir des arabesques. Au premier carrefour, la rue était éclairée par la devanture d’une épicerie, du drugstore et d’un bar appelé La queue du Lion, d’où un homme sortit, d’un pas incertain. Ben Nicholas émergea de sa boutique et se dirigea lentement vers le bar, en remuant les lèvres. Remontant son col, Qwilleran entra dans l’épicerie Lombardo. C’était une vieille boutique, avec des arbres de Noël à quatre dollars quatre-vingt-quinze, entassés dans un coin, et une odeur de cornichon, de saucisse et de fromage trop fait. Il acheta du café en poudre et des biscottes pour lui, de la viande hachée pour les chats. Il choisit aussi du fromage. Du cheddar pour lui, une crème de gruyère pour Yom-Yom et une petite portion d’un fromage bleu inconnu pour Koko, en se demandant si ce produit local serait acceptable. Koko était habitué au roquefort authentique.

Au moment où il sortait du magasin, les yeux qui avaient hanté ses pensées toute la soirée se matérialisèrent devant lui. Le teint de porcelaine paraissait encore plus transparent et des flocons de neige perlaient au bout des longs cils. La jeune femme le regarda sans rien dire.

— Comme vous le voyez, je suis toujours là, dit-il, pour rompre le silence, je me suis installé chez les Cobb.

— Oh ! Vraiment, s’exclama-t-elle, d’un ton joyeux, comme si le fait de s’installer à Came-Village constituait une preuve de caractère.

— La vente a été pour moi une expérience intéressante. Il y avait beaucoup de brocanteurs, mais vous n’êtes pas venue.

— J’en avais l’intention. Au dernier moment, le courage m’a manqué.

— Miss Duckworth, commença Qwilleran, mettant les pieds dans le plat, je voudrais rendre hommage à Andrew Glanz, mais j’ai besoin d’informations. Voulez-vous m’aider ? Je sais que c’est un sujet pénible pour vous, cependant, sa mémoire mérite ce tribut.

— Si vous ne citez pas mon nom… dit-elle, en hésitant.

— Je vous le promets.

— Dans ce cas… Quand cela vous arrangerait-il ?

— Le plus tôt possible.

— Pouvez-vous venir chez moi, ce soir ? Je me couche toujours tard.

— Entendu. Je porte mes achats à la maison et je vous rejoins.

Un moment après, Qwilleran était assis sur un divan de velours dans le salon bleu et or, savourant l’arôme de la cire, mêlé à celui du bois de santal. Le chien était enfermé dans la cuisine.

— Ma famille désapprouve mon installation dans ce quartier et a insisté pour que je conserve Hepplewhite comme gardien, dit-elle. Il lui arrive de prendre son rôle trop au sérieux.

— Les avis semblent partagés au sujet de Came-Village. Est-ce vraiment un quartier malfamé ?

— Je n’ai jamais eu d’ennuis. Naturellement, je prends des précautions élémentaires, comme toute femme qui vit seule.

Elle apporta une cafetière sur un plateau d’argent. Qwilleran suivait ses gestes harmonieux avec admiration. Elle avait de longues jambes et la grâce féline qu’il admirait chez Koko. Quelle sensation elle produirait au Club de la Presse ! Elle portait un pantalon étroit et bien coupé, d’un joli ton de bleu, et un chemisier assorti, en cachemire.

— Avez-vous été mannequin ? demanda-t-il, tout à coup.

— Non, mais j’ai fait beaucoup de danse, classique et moderne.

Elle servit une seule tasse de café puis, au grand étonnement de Qwilleran, elle prit un flacon en cristal et se versa un verre de whisky.

— J’ai loué l’appartement cet après-midi et je me suis installé aussitôt, avec mes deux chats siamois, annonça-t-il.

– Réellement ? Vous n’avez pas l’air d’un homme à chats.

— Ils étaient orphelins. Je les ai adoptés. Le mâle d’abord, et la femelle ensuite.

— J’aimerais avoir un chat. Ils vont bien avec les antiquités. Ils sont si doux.

— Vous ne connaissez pas les siamois. Quand ils commencent à jouer, vous avez l’impression d’être pris dans un tourbillon.

— Maintenant que vous avez un appartement, vous devriez acheter l’écusson des Mackintosh. Il serait parfait au-dessus de la cheminée. Aime-riez-vous le prendre à l’essai ?

— Il est bien lourd à transporter. Je dois même dire que j’ai été surpris de voir avec quelle facilité vous l’avez manipulé ce matin.

— Je suis forte, c’est nécessaire dans ce métier.

— Que faites-vous pour vous distraire ? Des poids et haltères ?

— Je lis des livres sur les antiquités, dit-elle avec un petit rire, je vais à des conférences et à des expositions.

— Votre métier vous tient vraiment à cœur.

— Il y a quelque chose de mystique dans les antiquités. Cela va plus loin que la valeur intrinsèque d’un objet, sa beauté et son âge. Il a traversé des siècles au cours desquels des êtres humains l’ont aimé. Il acquiert ainsi une personnalité qui vous touche. C’est comme un vieil ami. Comprenez-vous ?

— Vous expliquez très bien, Miss Duckworth.

— Je m’appelle Mary.

— Si vous aimez autant votre domaine, Mary, pourquoi refusez-vous de faire partager votre passion à nos lecteurs ?

— Je vais vous le dire, reprit-elle, après une courte pause. Ma famille n’approuve pas ce que je fais, ni surtout que je vive ici. Mon père est banquier. En outre, il est anglais, vous voyez la combinaison ? Il a financé cette affaire, à condition que je ne provoque pas de scandale. C’est pourquoi je refuse toute publicité.

Elle servit une autre tasse de café à Qwilleran et se versa un second scotch.

— Offrez-vous toujours du café à vos invités, pendant que vous buvez du whisky millésimé ? demanda-t-il, d’un ton moqueur.

— Seulement lorsque ceux-ci sont des abstentionnistes intégraux, répondit-elle, avec un sourire ambigu.

— Comment savez-vous que j’en suis un ?

Elle plongea le nez dans son verre, avant de répondre :

— Parce que j’ai téléphoné à mon père cet après-midi, en lui demandant de contrôler vos lettres de créance. J’ai appris, ainsi, que vous avez été chroniqueur judiciaire à New York et Los Angeles et que vous avez écrit un important ouvrage sur la criminalité dans les villes.

— Est-ce là tout ?

— Non. Je sais aussi que vous avez eu des années difficiles, consécutives à un mariage malheureux, que vous vous êtes adonné à la boisson, pendant un certain temps, mais que vous en êtes guéri et enfin que vous travaillez au Daily Fluxion où vous réussissez fort bien.

Qwilleran rougit. Il avait l’habitude de se pencher sur la vie des autres. Voir sa propre existence mise à nu le déconcertait.

— Qui est votre père ?

— Puis-je vous faire confiance ? dit-elle, en croisant ses longues jambes.

Sans attendre sa réponse, elle déclara :

— C’est Percival Duxbury, de la Midwest National Bank.

— Duxbury ? Mais, alors, Duckworth n’est pas votre véritable nom ?

— Je l’ai pris à des fins professionnelles.

— Une Duxbury à Came-Village, dit-il à mi-voix, quel article cela ferait !

— Vous m’avez promis le silence !

— Soyez tranquille. Je n’ai qu’une parole. Mais, dites-moi, pourquoi Zwinger Street ? Vous pourriez aussi bien installer un magasin comme celui-ci en ville ?

— Je me suis éprise de ces vieilles demeures. Elles ont tant de caractère ! D’abord, j’ai été sensible à ce quartier qui résiste à la modernisation, mais après avoir vécu quelques mois ici, je me suis attachée aux gens qui le peuplent.

— Les brocanteurs ?

— Pas exactement. Les brocanteurs font ce métier avec passion et je les admire pour cela, bien qu’avec certaines réserves. Non, je parle des gens de la rue. Mon cœur va vers eux, les vieux, les solitaires, les étrangers, les illettrés… Est-ce que je vous choque ?

— Non. Vous me surprenez agréablement. Mais je crois comprendre. Les petites gens sont si humains !

— Ils sont authentiques et profondément individualistes ! Ma vie passée paraît tellement superficielle et vaine par comparaison ! J’aimerais faire quelque chose pour ce quartier, mais je ne sais pas si ce sera possible. Je ne possède pas de fortune personnelle et mon père ne se laissera pas convaincre aisément… Avez-vous faim ? demanda-t-elle, en changeant de ton.

Sans attendre de réponse, elle se leva et revint avec une assiette de canapés de caviar et de saumon.

— Si nous parlions d’Andy Glanz, reprit-il, quand ils se furent restaurés. Quel genre d’homme était-il ?

— Andy a beaucoup fait pour Came-Village. Il a donné des conférences et a amené les conservateurs de musées et les collectionneurs sérieux à s’aventurer dans Zwinger Street.

— Peut-on le considérer comme le chef de Came-Village ?

— À votre place, j’éviterais d’écrire cela. C. C. Cobb estime qu’il est le leader du quartier. C’est lui qui a ouvert la première boutique. Il a été, en quelque sorte, le promoteur de Came-Village.

— Comment décririez-vous le caractère d’Andy ?

— Il était d’une honnêteté scrupuleuse. Nous avons tous de menues fautes à nous reprocher sur ce plan, mais pas Andy. Il avait le sens des responsabilités et le courage de ses opinions. Un soir, nous passions en voiture, près d’une maison abandonnée, et il a vu de la lumière. Il est descendu et il a trouvé un homme en train de s’approprier des tuyaux de plomb.

— C’est illégal, je crois ?

— Les maisons promises à la démolition sont propriété de la ville. N’importe qui d’autre ne s’en serait pas mêlé, mais Andy n’a jamais craint de prendre position.

— Les autres brocanteurs partagent-ils votre admiration pour Andy ?

— Oui et non. Il existe toujours une certaine rivalité entre eux, même quand ils sont en bons termes.

— Andy avait-il d’autres amis que je pourrais interroger ?

— Mrs. McGuffey. C’est une institutrice en retraite. Andy l’a aidée à installer sa boutique.

— Andy s’entendait-il bien avec Cobb ?

— Il était diplomate et savait s’y prendre avec C. C. Mrs. Cobb l’aimait beaucoup. Du reste, Andy était adoré des femmes.

— Et Ben Nicholas ?

— Leurs relations étaient amicales, bien qu’Andy reprochât à Ben de passer trop de temps à La Queue du Lion.

— Ben boit-il ?

— Il aime le cognac, mais il ne dépasse jamais une certaine mesure. C’est un ancien acteur et il met un point d’honneur à ce que nul ne l’ignore.

— Que savez-vous du garçon blond qui marche avec des béquilles ?

— Russel Patch travaillait pour Andy et ils étaient grands amis. Brusquement ils se sont séparés et Russel s’est installé à son compte. Je n’ai jamais bien su la cause de leur querelle.

— Pourtant vous étiez l’amie intime d’Andy ? lança-t-il, brusquement.

Mary se leva et traversa la pièce, en quête de cigarettes. Elle trouva un paquet, revint s’asseoir et alluma sa cigarette au briquet tendu de Qwilleran. Après avoir tiré deux ou trois bouffées, elle soupira :

— Andy me manque tellement !

— Vous avez eu un choc et vous vivez repliée sur vous-même, avec votre chagrin. Vous devriez vous extérioriser. Pourquoi ne pas me raconter ce qui s’est passé cette nuit-là ? Cela vous ferait du bien.

À la chaleur de cette voix, les yeux sombres de Mary s’embuèrent. Au bout d’un moment, elle parla :

— Ce qui est terrible, c’est que nous nous étions querellés. Andy avait… fait quelque chose qui m’avait irritée. Il s’efforçait de me calmer, mais j’ai continué à lui adresser des reproches pendant tout le repas.

— Où avez-vous dîné ?

— Ici, j’avais préparé du bœuf bourguignon et le plat était raté. Nous avons eu cette discussion et, à neuf heures, il est retourné à son magasin. Il attendait une cliente qui devait revenir avec son mari pour voir un lustre. Il m’a quittée assez froidement. Après son départ, je me suis sentie malheureuse. Au bout d’une heure environ, j’ai voulu aller le voir. C’est alors que je l’ai trouvé…

— La boutique était-elle ouverte ?

— La porte de derrière n’était pas fermée, c’est par là que je suis passée. Ne me demandez pas de vous décrire ce que j’ai vu…

— Qu’avez-vous fait ?

— Je ne m’en souviens pas. Iris prétend que je suis arrivée chez elle en courant. C. C. a appelé la police. Il paraît qu’elle m’a ramenée à la maison et mise au lit.

Pris par leur conversation, ni l’un ni l’autre ne prêtèrent attention au grognement sourd venant de la cuisine – au début à peine un râle, émanant de la gorge du chien.

— Je ne sais pas pourquoi je vous ai raconté tout cela, reprit-elle, mais vous avez raison, je me sens mieux. Pendant des semaines, j’ai eu un horrible cauchemar, le même toutes les nuits. C’était si terrifiant que j’avais l’impression que c’était réel. J’en ai presque perdu la raison. Je pensais…

Ce fut alors que le chien se mit à aboyer furieusement.

— Que se passe-t-il ? s’inquiéta Mary, en sautant sur ses pieds.

Son regard avait repris son expression traquée. Qwilleran ouvrit la fenêtre et se pencha pour regarder dehors.

— Il y a une voiture de police, en haut de la rue. Je vais me renseigner, attendez-moi.

Quand il arriva sur les lieux, une ambulance était là, ainsi que deux voitures de police dont les phares éclairaient quelques rares curieux et une silhouette étendue sur le sol. Qwilleran sortit sa carte de presse et se présenta à l’un des officiers de police pour lui demander de quoi il s’agissait.

— Un ivrogne qui a pris trop d’antigel. Il ne boira plus maintenant.

Le journaliste s’approcha du corps et reconnut la couverture de cheval qu’il avait vue au début de la matinée. Il remonta chez Mary qui l’attendait, penchée à la fenêtre. Elle tremblait.

— Qu’y a-t-il ?

— Ce n’est qu’un ivrogne, dit-il, ne restez pas là, il fait froid. Vous devriez prendre du café bien chaud.

Il étudia son visage en silence, tandis qu’elle buvait le liquide brûlant.

— Vous me parliez d’un rêve obsédant, juste avant que le chien n’aboie.

— C’était un cauchemar atroce, murmura-t-elle, en frissonnant. Je suppose que j’éprouvais un sentiment de culpabilité, parce que je m’étais montrée désagréable avec Andy.

— Que rêviez-vous ?

— Eh bien… Je rêvais que j’avais poussé Andy sur cet épi.

— Il y a peut-être là un élément de vérité.

— Que voulez-vous dire ?

— Je soupçonne la mort d’Andy de ne pas être accidentelle.

— Pourtant, la police…

— A-t-on fait une enquête ? Avez-vous été interrogée ?

— L’accident semblait si évident, dit-elle, après avoir secoué négativement la tête. Où avez-vous pris cette idée saugrenue ?

— Un passant bavard a prétendu qu’il s’agissait d’un meurtre.

— C’est ridicule ! Pourquoi raconter une histoire pareille ?

— Je l’ignore, reconnut Qwilleran, qui vit les yeux de Mary s’agrandir, mais, par une étrange coïncidence, l’homme qui m’a raconté cela est maintenant en route pour la morgue.

Fut-ce cette déclaration ou la brusque sonnerie du téléphone ? mais Mary se figea sur sa chaise.

— Voulez-vous que je réponde ? proposa-t-il, en consultant sa montre.

Elle acquiesça lentement de la tête. Il trouva l’appareil dans la bibliothèque.

— Allô ? Allô ?… On a raccroché, dit-il, en revenant au salon.

Puis, remarquant la pâleur de la jeune femme, il s’enquit :

— Avez-vous déjà reçu de semblables appels où personne ne répond ? Est-ce pour cette raison que vous vous couchez tard ?

— Non, j’ai toujours vécu la nuit, expliqua-t-elle, en sortant de sa torpeur. Mes amis le savent et l’un d’eux a dû m’appeler pour discuter du dernier film. Cela arrive souvent, mais voyant que je ne répondais pas, on n’a pas insisté.

Elle parlait trop vite et donnait trop de détails. Qwilleran restait sur ses doutes.